La belle histoire de L'Islet :
son église et sa seigneurie

(en 6 parties)


Fief et Seigneurie de Bonsecours (L'Islet)


À l'époque de la Nouvelle-France, la concession des terres s'est faite par l'entremise du Système seigneurial instauré par le gouvernement français et en partie calqué sur le régime féodal qui se poursuivait encore en France. Ce sont l'Intendant et le Gouverneur qui étaient chargés d'accorder au nom du roi de France les titres de concession des seigneuries. En nommant Jean Talon intendant de la Nouvelle-France, le 23 mars 1665, le roi Louis XIV lui avait donné pour mission spéciale de s'occuper de son peuplement. Il désirait que l'on procédât en cela régulièrement, établissant les colons de proche en proche, en partant des endroits déjà habités. Talon suivit à la lettre les ordres du roi. Il commença par enlever aux grands propriétaires, qui les avaient laissées en friche, les concessions si généreusement octroyées par la Compagnie de la Nouvelle-France, puis il obligea ceux qui voulaient les retenir à les mettre en culture. Pendant cinq ans, il étudie les besoins du pays et mûrit un plan nouveau de peuplement; il ne fera que des concessions de dimensions raisonnables à des individus qui ont donné des preuves de bon vouloir; il verra à ce que chacun remplisse ses obligations de seigneurs.

C'est en 1672 qu'il fait sa grande distribution de seigneuries : quarante-huit sur les deux rives du fleuve. Bien peu d'endroits restent sans possesseur; sur la rive droite, il y a cependant un vide de six lieues environ entre le Cap-Saint-Ignace et la seigneurie de la Grande-Anse. Talon a bien l'intention de combler ce vide et quelques autres, mais il quitte la colonie au mois de novembre 1672. Son œuvre ne restera pas inachevée. Le gouverneur Frontenac et l'intendant Duchesneau la compléteront.

Frontenac fait une première distribution de seigneuries en 1674; il en fait une autre, beaucoup plus considérable, conjointement avec l'intendant, de 1676 à 1679. La rive droite du fleuve en aval de Québec n'est pas oubliée. Le 17 mai 1677, il concède à Geneviève Couillard une lieue de terre de front, le long du fleuve Saint-Laurent du costé du sud, à commencer depuis les deux lieues réservées pour Noël Langlois en remontant le dit fleuve, tirant vers ce qui appartient à la demoiselle, veuve Amiot, avec deux lieues de profondeur dans les terres, et outre un islet estant dans le dit fleuve, vis-à-vis de la dite lieue de quatre à cinq arpens ou environ. C'est le fief et seigneurie de l'Islet Saint-Jean.


Le 25 du même mois, il donne à Noël Langlois deux lieues de terre de front le long du fleuve Saint-Laurent, du côté du sud, à commencer depuis les terres qui appartiennent à la Delle La Combe, en remontant le dit fleuve jusqu'à la concession de la demoiselle Geneviève Couillard, avec deux lieues de profondeur. C'est le fief et seigneurie de Port-Joly ou Saint-Jean-Port-Joly. Enfin, le premier juillet, toujours de l'année 1677, il accorde à François Bélanger, capitaine des milices de la côte de Beaupré, les terres qui sont le long du fleuve Saint-Laurent, du côté du sud, entre ce qui appartient à la demoiselle Geneviève Couillard, en remontant le dit fleuve jusqu'à celles de la damoiselle veuve Amyot, contenant en tout une lieue et demie ou environ de front sur deux lieues de profondeur. C'est le fief et seigneurie de Bonsecours.

Le sol dans ces trois seigneuries est d'inégale valeur. La partie la plus riche pour la culture est certainement la belle plaine où la rivière des Trois-Saumons se jette dans le fleuve. Ailleurs, une lisière de terres basses en bordure du fleuve est d'une grande fertilité. Malheureusement, des formations rocheuses la coupent dans la plus grande partie, à trois ou quatre arpents du fleuve. Cette zone des rochers renferme de beaux plateaux, où coulent de petites rivières, presque toujours parallèles à l'estuaire, qui se jettent dans le fleuve par de séries de chutes et de rapides. Ces plateaux de terre fertiles et bien arrosés sont trop souvent recouverts de roches moutonnées gisant à la surface du sol, de sorte que les premiers colons durent se livrer à un travail fort ardu pour les rendre aptes à la culture.

Privilèges et obligations du Seigneur et des Censitaires

Avant de voir à l'œuvre, respectivement dans leur fief, Geneviève Couillard et François Bellanger, il faut dire les droits et devoirs des seigneurs à l'égard de leur suzerain, le Roi, par le truchement du gouverneur ou de l'intendant, les droits et devoirs des censitaires à l'endroit du seigneur. Depuis l'instauration du régime seigneurial dans la colonie Titres d'honneur que l'on attache à la terre, individus que l'on tire du commun pour les nommer seigneurs, gens de qualité que l'on revêt d'un fief, tout cela fait partie d'un programme pour susciter le plus de collaborateurs possible dans la grande entreprise du peuplement de la Nouvelle-France.


En 1677, cet esprit demeure dans la distribution des seigneuries. Cela ne veut pas dire que le jeu des influences n'a pas réussi à substituer ici et là la faveur au mérite. Mais Geneviève Couillard et François Bélanger sont engagés dans un système qui leur fait un devoir de grossir la population autour d'eux et de rendre le sol aussi rentable que possible. En fait, ils acceptent d'être en quelque sorte des entrepreneurs sous le contrôle de l'État et c'est autant à l'avantage de l'entrepreneur qu'à celui du pouvoir public. Ils sont seigneurs pour établir sur leurs terres des habitants, et eux et leurs censitaires sont liés d'une façon précise par des droits et devoirs réciproques. Pour l'instant, soulignons les devoirs des seigneurs :

  • 1.- Ils doivent peupler la seigneurie. De là, la nécessité de présenter à l'intendant, aussi souvent que celui-ci l'exigera, un aveu et dénombrement de leurs seigneuries.
  • 2.- Ils doivent conserver le bois de chêne qui pousse sur leurs terres pour la construction des navires du roi.
  • 3.- S'ils troquent leurs seigneuries, ils devront payer le droit de quint, c'est-à-dire une valeur s'élevant au cinquième de la propriété.
  • 4.- Ils doivent occuper leur manoir ou s'y faire remplacer par une personne raisonnable.
  • 5.- Ils n'ont pas le droit de refuser une concession sans une raison valable.
  • 6.- Ils doivent aussi construire et entretenir un moulin banal, contribuer à la construction et à l'entretien de l'église et du presbytère, enfin travailler avec leurs censitaires lorsque l'intendant ordonne une corvée.

    Autant d'obligations dont le poids onéreux légitimait la compensation des honneurs et privilèges. Quant aux censitaires, ils acquièrent la propriété de la terre concédée et ordinairement le droit de chasse et pêche dans les limites de leurs concessions, mais cet avoir est soldé par des redevances multiples : la rente seigneuriale, le cens, les droits de lods et vente, de mouture, de corvée, de coupe de bois, de pêche.


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