La vie sous le régime français


Au terme du régime français, il y a lieu de jeter un coup d'oeil sur les conditions de vie de nos premières générations. De notre époque si favorisée par le confort, nous pouvons évaluer le défi que lançait aux ancêtres l'émigration en Nouvelle-France. La petite flotte qui abordait Québec en juin 1634, amenant le groupe de Robert Giffard, avait eu, disent nos annales, le bonheur d'une mer sereine, mais les premiers renoncements en terre canadienne compensèrent le manque d'austérité de l'océan. Ce fut l'exiguïté du confort, la tâche immédiate de voir à l'organisation de la vie matérielle, celles des défrichements laborieux avec des outils rudimentaires. Et puis, on a vécu dangereusement. La forêt, on finissait par en avoir raison, la roche qui heurtait la charrue, on réussissait à la déplacer, le sol à ensemencer, les récoltes à faire valoir en produits de ferme cédaient à la ténacité du labeur. Mais la nécessité d'être toujours sur le qui-vive, en perpétuelle alerte, à la pensée que l'Iroquois ou l'Agnier plus cruel qui rôdait, peut venir brûler maisons, détruire animaux et récoltes!
 
Marie de l'Incarnation avait écrit à son fils Claude, le 1er septembre 1652 : "On ne voit goutte, on marche à tâtons : et on consulte des personnes très éclairées et d'un très bon conseil mais très consultées. Cependant on roule et lorsqu'on pense être au fond d'un précipice, on se trouve debout. Cette conduite est universelle tant dans le gros des affaires publiques que dans chaque famille en particulier. Lorqu'on entend dire que quelque malheur est arrivé de la part des Iroquois comme il en est survenu un grand nombre depuis un mois, chacun veut s'en aller en France; et en même temps, on se marie, on bâtit, le pays se multiplie, les terres se défrichent et tout le monde pense à s'établir. Les trois quarts des habitants ont, par leur travail à la terre, de quoi vivre."
 
Demeurait difficile l'exploitation du sol ainsi que l'écrit Émile Salon. "Ce qui se dépense de courage et de courage et de persévérance à établir une seigneurie est incroyable, surtout lorsque la concession est située loin des centres anciennement peuple. Les débuts sont extrêmement pénibles . Le seigneur, ses serviteur et le premier groupe de censitaires qu'il a recruté campent dans une clairière sous des tentes ou plutôt sous des écorces de bouleau. Il n'y a point de temps à perdre si l'on veut, avant les neiges, avoir achevé avec les premiers déserts et les premiers labours, la construction de quelques grossières maisons de bois et aussi la répartition des lots de censives." À cela s'ajoutait l'isolement. Jusqu'en 1737, les voies de communications étaient le fleuve et le sinueux chemin de grève, impraticable aux périodes de grandes marées. Entre voisins ou proches, si l'on n'utilisait pas l'un ou l'autre, on avait les bouts de chemin tracés d'un commun accord et fermés par de nombreuses barrières, ou bien il fallait sauter les clôtures.
 
Quelles étaient les composantes sociales durant les années du régime français? La grande bourgeoisie : entendons les hauts fonctionnaires, les négociants, les fonctionnaires subalternes employés par l'États ou dans les affaires restaient dans les villes. À L'Islet comme ailleurs, population extra-urbaine, la société était composée du prêtre, desservant ou curé, des seigneurs, des censitaires, des capitaines de milice et des engagés.
 
Nous avons parlé plus haut du clergé. Les seigneurs ont sans doute des obligations et des privilèges. Mais, au point de départ, ils partagent plutôt la vie rude de leurs gens. Ce n'est que durant le deuxième quart du XVIIIe siècle qu'ils apparaîtront comme des roitelets, et pas tous.
 
Nous avons décrit sommairement plus haut, l'existence laborieuse du censitaire. Il faut en plus mettre à son crédit, une authentique habileté à se créer des commodités matérielles. Toute l'aventure de son adaptation au pays est une leçon de débrouillardise et d'économie. Il faisait tout et le peu d'argent qu'il faisait, il ne le dépensait pas. D'aucuns furent sidérés par la cave de la maison canadienne, l'ancêtre de notre frigidaire, on y voyait là une merveilleuse ingéniosité pour défendre l'alimentation contre les rigueurs du "roi hiver canadien". Nous pouvons ajouter aussi que l'habitant savait faire sourire sa vie sociale, comme sa foi religieuse trouvait une compensation dans la messe blanche lorsque le prêtre n'était pas là pour célébrer.
 
Les capitaines de milice établis pour sécuriser les paroisses contre le péril iroquois devinrent des personnages. Ils étaient les représentants les plus autorisés du gouvernement dont ils avaient à transmettre et à faire exécuter les ordonnances, devenant aussi, avec le temps, magistrats et juges de paix. Quant aux engagés, socialement modestes, ils étaient de véritables donnés au service de leurs maître. Il y en eut toujours dans les manoirs et le service des maisons où la main-d'œuvre familiale était insuffisante .